Les cannes de Grandville

Jean-Ignace-Isidore Gérard, plus connu sous le nom de Grandville, fut un célèbre dessinateur du début du XIXe siècle. Les caricatures qu'il donna de ses contemporains, notamment des hommes politiques figurés sous les traits d'animaux, constituent une féroce satire de l'époque. La richesse d’imagination qu'il déploya comme illustrateur fit de lui un précurseur des sur-réalistes, mais son génie de l'observation atteint des sommets dans les "scènes de genre", spectacles de la rue et autres petites séquences pleines de mordant. Telle cette gravure d'apparence anodine, ou vingt-quatre personnages défilent sur deux registres superposés, chacun arborant une canne spécifique, avec pour chacun un intitulé choisi pour son cas précis.

La gravure, sortie de l'atelier lithographique de Neuhaus, rie Saint-Honoré, porte comme titre Variété des cannes. Passons en revue ces deux fois douze personnages, tous de sexe masculin et dont l'âge s'échelonne du jeune bambin au noble vieillard, en passant par le clochard et le dandy. Voici la barbillonne, canne-canne à pêche tenue en mains par un promeneur du dimanche à la visière avantageuse. La flechissante est une mince badine à la courbure élégante. L'impitoyable est un fort bâton aux allures de gourdin, tandis que la crossue s'orne d'un corbin en col de cygne. La banale convient au bourgeois incolore, mais l'harmonique (une canne-flûte) a belle allure à la main du musicien. L'indénouable n'est qu'une torsade torturée de bas en haut.

L'inflexible est un fût rectiligne, mais la flamboyante a la souplesse d'un stick. L'exotique convient au dandy blasé qui s'en sert pour dessiner paresseusement dans le sable des allées. Et voici la moucharde qui se tient sous le bras et dont le pommeau dissimule discrètement une loupe... Connaissez-vous l'osselée si fine et gracieuse que nul songerait à prendre appui sur elle ? Au contraire, la rustique, gros bâton noueux, est fait pour les grands itinéraires. La bambine appartient au bambin et la caduque, ornée de son cordon à gland, est le bâton de vieillesse de l'aïeul au doux sourire. La jeune pousse possède encore quelques feuilles et da flexibilité naturelle fait d'elle un cerceau... La sournoise est une canne-épée. Quant au triquard, c'est une vraie massue sur l’épaule d'un fier-à-bras. La corbine, en revanche, est un modèle d'élégance à bec-de-corbin ouvragé, sans parler de la luxueuse, accessoire ultime du gandin au regard supérieur. La glandine, s'enrubanne de cordons et la jobardine souligne le discours de l'homme supérieur. Mais on ne saurait oublier les ferforées, les vernissées, les hantées, et les assonantes, que le clochard extrait une à une de son grand sac de chineur. Enfin, avec la compagnonne du maître compagnon, la superbe du tambour-major et la cannaise, du sportif, on aura fait le tour d'une jolie collection ! Pourquoi les collectionneurs de cannes ne donneraient-ils pas, eux aussi, des noms de baptême originaux à leurs plus belles trouvailles ? (La gravure de Grandville fait partie du décor du magasin de M. Gely, 218, bd Siant-Germain, à Paris).